♦ Le chant a toujours été une passion pour vous, ms à partir de quand avez-vous compris que cela deviendrait votre métier ? Y a-t-il eu une rencontre ou une œuvre particulière qui a déclenché en vous le désir d’en faire votre métier ?
Maria-Helena de Oliveira : Ma mère m’a encouragé depuis toute petite à jouer du piano, à faire du chant, de la danse au conservatoire. A dix ans, je suis allée à l’opéra de Rio de Janeiro écouter La Traviata avec Renato te bald, une voix divine dans des décors magnifiques et une musique impressionnante. J’ai dit à ma mère que je voulais chanter « comme la dame ». Tout de suite elle me fit travailler la voix. On disait que j’avais une voix rare, il n’y a pas beaucoup de mezzo-sopranes. Je suis entrée première au conservatoire, il n’y avait que deux places. J’ai passé tous les concours de Rio et j’ai eu tous les premiers prix. Ma mère qui connaissait beaucoup de personnalités me les a fait rencontrer et ils ont été d’accord pour me faire étudier la musique en Europe. J’ai été un an au conservatoire Frédéric Chopin en Pologne, pays d’origine de ma mère, puis cinq ans au conservatoire de Roumanie pour des études complètes : harmonie, histoire de la musique, chant, solfège, opéra, oratorios. Voilà, comment j’ai quitté le Brésil pour l’Europe. C’était un sacrifice et ce fut dur car j’avais seize ans, je quittais ma famille et mes amis et un pays de tropiques pour arriver en plein hiver en Pologne.
José Todaro : Quand la passion commença à se poser en tant que profession, ce fut une vraie interrogation. En Italie, tout le monde chante, mais personne ne devient professionnel. Donc moi, je faisais parti de ce monde-là, et je pensais que peut-être je ne chanterais jamais professionnellement. Ce n’est qu’à l’âge de dix-huit ans que le choix se fit, alors qu’on voulait me faire faire des disques. J’ai dit que je ne pouvais pas faire de disques sans avoir pris aucun cours de chant. Alors j’ai vu un grand professeur de chant qui m’a tout de suite dit que j’avais une voix de ténor et que je pouvais être chanteur lyrique. Depuis tout petit, je chantais des airs d’opéra, La Tosca, Rigoletto, mais je ne faisais pas la différence avec les chansons napolitaines car en Italie, tout le monde tout sans faire de différences. Dès le début au conservatoire, beaucoup s’intéressait à ma voix. Des chefs d’orchestre venaient me chercher pour chanter des choses liturgiques surtout. Pendant ma deuxième année de conservatoire, j’ai pu chanter des rôles comme le petit berger de Mireille, ou l’innocent de Boris Godonov qui sont des petits rôles mais qui demandent des moyens vocaux. C’était pour moi une joie de chanter dans des opéras avec d’autres chanteurs. Tout le monde voyait que j’avais un avenir assuré, à vingt ans ma voie était là. Mes vrais professeurs, mes maîtres étaient Caruso, Mario del Monaco, Stephane del Corelli dont j’écoutais tous les disques. A vingt et un ans, j’étais engagé à l’opéra de Mulhouse pour quatre ans. Je me suis constitué un répertoire d’une quinzaine d’opéras, puis j’ai fait des auditions un peu partout, en France, en Belgique, en Allemagne, en Suisse et la première année de ces auditions, on me prédisait environ dix opéras, j’ai eu quatre vingt quatre spectacles à jouer en un an ! Mon répertoire s’est étendu. A vingt-six ans, j’avais joué trente-cinq opéras.
♦ Au bout de plusieurs années, vous avez rencontré Luis Mariano qui vous a conseillé de vous lancer dans le répertoire de l’opérette, comment s’est passée cette rencontre et a-t-elle changé quelque chose dans votre façon de voir votre carrière ?
J.T : J’ai fait sa connaissance car il venait me voir souvent dans des opéras, pour La Bohème, et aussi pour Madame Butterfly, et Romeo. A chaque fois, il venait dans ma loge pour me féliciter et il me disait « Vous devriez faire de l’opérette, vous seriez une star ». J’ai toujours refusé, je savais très bien que lui, l’opérette lui allait bien, mais que s’il voulait toucher l’opéra, ça n’était pas possible, car il avait déjà une étiquette comme star de l’opérette. Moi, j’avais peur de faire de l’opérette et de ne pouvoir reprendre le répertoire d’opéra. Je lui donné alors trois raisons : le problème de l’étiquette, le fait que pour le moment la star, c’était lui, et puis j’avais déjà un calendrier plein. J’allais chanter en Allemagne, en Suisse et partout en Europe. Il m’avait répondu « la star ce sera vous car bientôt je vais prendre ma retraite », il ajouta « vous savez, je préfèrerais être roi dans une petite nation, que valet dans une grande nation car qu’on le veuille ou non dans l’opéra on vous demande toujours autre chose, et c’est difficile, alors que dans l’opérette, c’est sûr vous allez être une star. » Et quand il est décédé, il est mort jeune, toute son équipe et notamment Francis Lopez, m’a demandé de faire de l’opérette, car il avait beaucoup parlé de moi. Devant l’insistance, j’ai accepté en posant mes conditions qui ont toutes été accordées. J’étais lancé comme une star. Contrat de dix ans avec le Théâtre du Châtelet, maisons de disques à disposition pour me faire au moins un 33 tours par an, et une création par an, puis tous les médias autour de moi. En réalité, j’ai fait seulement huit ans car les sollicitations pour l’opéra étaient très nombreuses et je suis rentré à l’opéra de Paris pour trois ans d’abord et finalement onze ans. J’ai eu l’occasion alors de chanter avec les plus grands chanteurs, orchestres, et metteurs en scène du monde.
♦ Quel chant, ou quel rôle vous a procuré le plus de plaisir, le plus de difficultés ?
J.T : Tous les rôles sont comme des enfants dans une famille, on les aime tous du même amour. Pour chaque rôle, on se concentre beaucoup pour l’apprendre, et on est tellement attaché à ce rôle qu’on l’aime profondément, pas seulement les romantiques mais aussi les méchants, les clochards, les prêtres, tous.
M-H O : Mais il y a quand même un rôle dont on garde un grand souvenir, c’est Carmen. Car quand on l’a joué, on était fiancé, on jouait ensemble pour la première fois, on était très jeunes et trois jours après on s’est marié. Depuis trente-cinq ans, on partage cet amour de la musique, de la famille, et notre mariage qui est bénit par Dieu. Qu’on arrive à s’aimer, à se soutenir depuis le début jusqu’à aujourd’hui tout en étant artiste, je trouve ça formidable.
♦ Justement comment avez-vous concilié vos deux carrières et votre vie de couple ?
J.T : Il y avait un choix à faire, entre deux carrières séparées ou être ensemble. Marie-Hélène avait beaucoup de contrats, de concerts, beaucoup de propositions. Mais avant de se marier, nous avons promis qu’on ne devait jamais se quitter et que si l’un marchait bien, l’autre devait suivre. Nous avions envie de faire notre carrière, de chanter mais aussi de créer une famille pour toujours, et c’est ce que nous avons fait. On a chanté toute la vie ensemble. Quand il y avait un rôle de mezzo-soprane, je demandais que ce soit mon épouse, mais aussi les directeurs de théâtre quand ils connaissaient ma femme ne voulaient pas d’autres chanteuses. On a réussi à faire notre carrière ensemble.
M-H O : et puis il fallait élever la famille, et on ne peut pas tout avoir. Et quelle importance d’avoir beaucoup de disques ou être mondialement connu. L’important, c’est d’être heureux et faire de la musique pour notre bonheur. Qu’on soit connu ou pas, l’important, c’est de chanter et de donner par le chant le bonheur à quelqu’un qui va apprécier votre voix et qui à la fin du concert va vous dire « Madame, c’était très beau. Pendant un moment, j’ai tout oublié ». C’est ça la vraie récompense pour l’artiste, même si on n’est pas une célébrité. On ne peux pas tout avoir, certains artistes sont très célèbres mais n’ont pas fonder de famille car ils doivent courir partout pour le métier. On peut concilier le chant et la famille si on est moins célèbre car on n’est pas trois mois en Allemagne, puis deux mois ailleurs, puis une semaine en studio pour un disque. Ça demande un certain sacrifice mais qui n’en est pas un, c’est une décision. Il faut un peu d’équilibre des deux côtés. Moi, je suis contente d’avoir fait ce choix même si beaucoup me disent « avec la voix que tu as, tu devrais parcourir le monde ». Dans le monde actuel, beaucoup de gens ont des problèmes et ont du mal à trouver leur équilibre. On est heureux quand on a trouvé son propre équilibre.
J.T : Nous avons concilié famille et profession, et ce que nous voulions, ce n’est pas plus que ce que nous avons. Les gens nous connaissent, nous n’arrêtons pas de travailler. Quand on va en tournée, les gens nous reconnaissent et ça nous fait plaisir mais ce n’est pas important. Ce qui est important, c’est que nous sommes sûrs devant Dieu et devant notre conscience. Que nous avons toujours fait de notre mieux. Nous avons la chance d’avoir aussi une fille qui fait du chant et on a essayé de l’encourager dans cette belle profession, ma femme est professeur, elle a une vie active extraordinaire. Au mois d’octobre on a donné quatorze spectacles, ça a été un grand succès, et on vient de donner Gipsy à l’opéra de Lille, les gens nous attendaient. Notre vie est pleine.
♦ Que diriez vous à un jeune qui voudrait faire carrière dans le chant lyrique ?
J.T : S’assurer qu’il soit bien entouré par des gens qui le conseillent et le comprennent. Il doit être le plus sincère possible et rester autocritique. Une fois qu’il s’est assuré qu’il a les moyens de faire carrière, alors il faut foncer, travailler sa voix, dans les différents styles. Il faut choisir ensuite la discipline où il se sent le meilleur. Mais surtout il ne faut pas se laisser influencer par n’importe qui car n’importe qui se prend pour des conseillers. Dans toutes les passions, il faut se donner à 100%, mais la plus belle réussite est d’avoir une belle famille. L’art ne doit pas passer avant la famille. On voit les conséquences quand on est âgé. La vieillesse est comme un compte en banque. On y retrouve ce qu’on y a mis.
Propos recueillis par Faustine Fayette.

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